Carnet de bord

Tadjikistan : La route du Pamir en moto Part.1

tadjikistan

Nous nous sommes quittés à Samarcande. Nous nous retrouvons à Douchanbé, capitale du Tadjikistan, pays très anodin à l’échelle mondiale ou même du tourisme mondial, très prisée par les cyclistes, les motards ou les âmes aventurières.

La route du Pamir fait rêver et fait peur à nombre d’entre nous. C’est un mythe duquel on voit arriver des gens qui viennent de la finir, marqués, fatigués, certains d’entre eux sont blessés à cause de chutes, d’autres sont arrivés indemnes mais avec de sérieux problèmes mécaniques.

Une atmosphère tout de même assez légère règne dans ses hôtels. Après quelques jours et une révision de la moto pour nettoyer le filtre à air et changer l’huile, je suis prêt. J’ai à nouveau rencontré mes amis Fanny et Clément, qui sont malades à tour de rôle. Je croise un jeune homme qui est avec son vespa et qui va aussi en Mongolie.

Il est français, il s’appelle Maxime. Nous décidons de partir ensemble pour le Pamir (le Pamir est une abréviation pour désigner la région qui est traversée par seulement deux routes : la M41 qui est la route mythique et celle du Wakhan Corridor, qui longe la région du Wakhan qui appartient à l’Afghanistan).

Nous partons et sommes rapidement plongés dans le grand bain. La route disparaît, voici des pistes où jadis était présent du gravier. Désormais ce n’est que de la pierre blanche poussiéreuse, des routes similaires à l’Ouzbékistan mais avec la particularité d’être dans les montagnes. Ce décor est tout d’abord vert, puis les montagnes se revêtissent d’un rouge puissant. Nous empruntons les lacets qui font office de route et doucement nous prenons de l’altitude, nous ne sommes pas encore assez haut pour oublier qu’il y a de la végétation mais tout de même.

Je roule doucement, je suis d’abord prudent, je ne veux pas faire une chute qui m’obligerait à me faire rapatrier. J’avance tellement doucement que même Maxime en vespa est plus rapide que moi. La vitesse moyenne n’est pas loin des 35 km/h. Vous vous en doutez, toutes les distances en km sont désormais futiles, 100 km représentent près de 3 heures de moto. Une journée n’est donc pas folle en distances selon les tronçons que nous décidons d’emprunter. Une journée sur ce genre de route nous permet de faire au GRAND MAXIMUM 400 km et nous sommes le plus souvent proches des 300.

La moto se manie donc d’une manière très technique et il faut bien la connaitre pour rouler l’esprit apaisé. Je me réjouis sur cette route d’avoir acheté une 700 cc. Une moto encore plus légère n’aurait pas été de refus mais il faut faire un compromis. En revanche, une moto plus grosse comme les énormes GS de chez BMW ou les  Super Ténéré de chez Yamaha ne sont à mon avis pas si adaptées que ça à ce genre de route. Elles sont tout simplement trop lourdes pour ces terrains glissants, rocailleux et sableux. J’aurais trop peur que la poussière permanente soulevée par les camions ou le vent affecte ces bêtes bardées d’électronique, qui feraient rougir K2000.

J’ai peut-être une mentalité de vieux (désolé les cinquantenaires) mais une bonne Suzuki DR600, une vieille Ténéré, Africa Twin ou un vieux Transalp sont bien plus fiables dans ces régions que n’importe quel bijou technologique fraichement sorti d’usine. Pourquoi ? Car n’importe quel mécano peut s’y retrouver sur une vieille machine alors que trouver un électricien compétent au Tadjikistan pour un problème sur une BMW est une autre affaire, je veux bien que l’on me donne l’adresse…

Enfin, sur ce terrain qui change souvent, nous décidons avec Maxime de nous arrêter pour manger.

Nous trouvons un restaurant qui ne ressemble en rien à un restaurant. C’est une bicoque en terre sèche et en paille dans laquelle nous pénétrons pour y manger deux œufs au plat garnis d’une énorme tomate que Maxime et moi partageons. Après avoir englouti ce repas l’aventure continue, nous remontons en selle et nous repartons à travers les creux, les secousses pour progresser et dormir aux plus près d’une ville qui pourra nous abriter.

Ceci dit, tout ne se passe pas comme prévu. Maxime est assez lent, son scooter n’est pas fait pour cela mais mon estomac n’est pas content, j’ai le ventre qui se tord dans tous les sens, bref j’ai envie de vomir. Je résiste autant que faire se peut, je bois beaucoup d’eau mais rien n’y fait. Maxime m’attend, je le retrouve, je le regarde, je lui dis “Mec, je crois je vais gerber”. A peine le temps de me pencher vers l’avant que les 4 litres d’eau ingurgitée, la tomate et les œufs au plat se retrouvent à l’air libre gisant sur le sol.

Je me sens encore très barbouillé mais plus léger. Fiou, ça fait du bien. Des enfants m’observent avec des yeux remplis d’empathie, m’offrent deux chewing-gums. Je suis très touché par cette générosité à leur âge et je les en remercie.
Nous ne pouvons pas rester trop longtemps, le soleil commence sa pente descendante vers les limbes de la nuit et nous sommes loin d’être arrivés.

Et puis, à un checkpoint, qui voyons-nous arriver ? Fanny et Clément ! Accompagnés du frère de Clément, venu directement de France avec une moto louée au Kyrgyzstan.
C’est ainsi que nous nous suivons pour finir la journée. La fin de journée est très proche et nous n’atteindrons pas le village espéré. Mais Fanny et Clément ont entendu parler d’un village où une mosquée pourrait éventuellement nous ouvrir ses portes pour le gite et le couvert. Plutôt une bonne nouvelle.

Nous roulons, est ce bien utile de préciser que le coucher du soleil est vraiment à couper le souffle ? Que les lumières dansent sur les montagnes en faisant ressortir une flopée de couleurs qui n’apparaissent qu’aux dernières lueurs de la journée ? Que les rivières et les montagnes m’entourant semblent d’un coup sortir leurs plus beaux angles comme pour me faire tomber amoureux de la région ? Et bien je ne pense pas que ce soit utile. Ces régions sont tellement indescriptibles, elles peuvent être d’une blancheur folle et poussiéreuse la journée et quand vient le crépuscule, elles font tourner la tête à n’importe quel humain sensé sur cette planète. Je crois bien que c’est l’une des choses qui m’émeut le plus, un beau coucher de soleil.

ça ne se joue pas à grand-chose pour qu’il passe de banal à mémorable :

  • La dose d’effort fournit pour une belle vue,
  • Une bonne météo,
  • Le partage avec d’autres personnes,
  • L’endroit sur la planète où l’on se situe.

Il y a des spots plus propices aux beaux couchers de soleil comme au Cambodge dans la région de Kampot, où le ciel, souvent nuageux, s’embrase pendant quelques minutes pour briller de mille feux plusieurs fois par an. Et il y a des spots comme au Tadjikistan, au milieu de nulle part, où l’on a d’un coup une vue sur un couloir entre deux montagnes qui rendent les dernières lueurs magiques et féeriques.

C’est en arrivant dans une nuit presque noire vers 20h30, que nous pouvons enfin nous reposer. Ce n’est pas une mosquée mais une simple ferme qui nous accueille et nous dédie une pièce entière bordée d’une tapisserie sur les murs. Mes amis y mangeront (je ne mangerais rien ce soir là par sécurité et par écœurement à la vue de toute chose comestible) et nous nous effondrons tous de fatigue aux alentours de 23h.

Le lendemain, à l’aube, nous entendons des gens qui discutent comme s’il était midi. Je regarde mon téléphone, il est 5h40 du matin. Les premières lueurs sont déjà passées dans le ciel, la luminosité est de plus en plus forte. A 5h50 un bruit de meuleuse se fait entendre. C’est exactement ce à quoi je ne m’attendais pas dans un village perdu au milieu des montagnes. Je dois avouer qu’une pointe d’agacement m’a fait parjurer contre cette meuleuse. Mais dans cette région, c’est nous qui sommes en complet décalage avec la vie. Les gens vivent au rythme du soleil. Dès qu’il fait jour ils reprennent leurs activités. A 6h00 le garçon de la famille, qui était extrêmement intrusif le soir précédent, était en train de faire traverser ses chèvres à travers le village. (J’ai du lui mimer de partir de la pièce où nous dormions pour qu’il daigne s’en aller, il nous regardait en train de nous coucher, sans éprouver le besoin de se retirer. C’est pourquoi je l’ai poussé vers la sortie pour ne pas sentir ses yeux nous observer lorsque nous étions dans nos draps, cela peut paraitre un peu rude mais nous avions passé tout un temps avec eux et nous avions besoin de repos).

On nous propose un petit déjeuner très Tadjik : du pain, une confiture, du miel et de la crème fraiche, tout cela arrosé d’un sublime thé noir qui se consomme partout dans le pays des « stan ». Toujours un tantinet malade, je refuse toute nourriture solide mais me délecte avec plaisir de plusieurs bols de thé.

C’est ainsi que 45 minutes plus tard, après avoir payé nous nous en allons vers le fameux village qui aurait dû nous servir d’étape le soir précédent (heureusement non, cette étape dans ce minuscule village était super sympa !). Une multitude d’hôtels, ce village n’était décidément pas attractif. Heureusement, que nous n’avons pas essayé d’y aller car en plein jour il était à plus de 45 minutes de route de notre village. Nous aurions raté moult paysages divins lors de notre premier passage au-dessus de la barre des 3000 mètres (quand j’y repense c’est tellement commun dans cette région que ce n’est même pas impressionnant).

La route après ce village est vraiment magnifique, c’est l’une de mes préférées parmi toutes celles que j’ai faite. Nous redescendons une grande montagne, on peut apercevoir au loin d’autres montagnes se tenant compagnie entre elles. La route nous fait passer tantôt à flanc de falaise tantôt dans de longues descentes à côté d’une rivière d’un bleu tellement clair que l’on peut en ressentir la température rien qu’en la regardant. Comme je ferme souvent la marche, je roule tranquillement et vois que Thomas (le frère de Clément) est arrêté et qu’il regarde sa moto. Naturellement je m’arrête et il me dit qu’il n’a plus de freins arrière. Un peu chiant sur une moto, vous me le concéderez. Son frère étant loin devant, je lui dis de ne pas bouger, que je vais aller le chercher (je suis tellement mauvais en mécanique que l’aider aurait été une perte de temps de plus ! Clément est bien plus doué pour cela, c’est la meilleure solution). Après 10 minutes, je retrouve son frère qui s’était posé. Il fait demi-tour de suite et je les attends avec Maxime sur un joli point de vue en attendant leur retour.

La descente se passe bien. Nous atteignons un checkpoint et nous longeons désormais une grosse rivière. Cette rivière fait office de frontière naturelle. Quelle frontière ?
Et bien tout simplement entre le Tadjikistan et l’Afghanistan. Rien que de le savoir cela m’émeut beaucoup, il y a en face des montagnes comme celles du Tadjikistan, sauf qu’elles appartiennent à un pays qui est face à une instabilité politique depuis plus de 30 ans. Et qui est, de surcroît, une région connue pour de nombreuses richesses et sa route incontournable : la route de la soie.

Je roule, je roule, je roule et je me rends compte qu’en face il y a une route comme la nôtre qui longe la rivière, sauf que c’est une piste. Ici, c’est du bitume très abimé avec plein de trous et du relief. Mais là-bas, ce n’est qu’une piste.

J’aperçois une voiture qui y roule, il y a des gens, des Afghans qui vivent leur vie. Ils sont sûrement bergers ou quelque chose de similaire. Quel est leur quotidien, à quoi pensent-ils ? Ils nous voient avec nos motos, se doutent-ils que nous sommes des touristes ?
J’aimerais tant discuter avec eux, échanger autour d’une tasse de thé. Quelque chose de banal. C’est certain, je suis plus qu’attiré par ce pays, j’ai très envie d’y aller, de le voir de mes yeux.

Les autres membres du groupe m’assurent lors d’une pause que 30 kilomètres derrière les montagnes que nous voyons, il y a les premières bases des Talibans (les talibans sont un groupe terroriste, qui contrôle tout l’Afghanistan sauf la capitale de Kaboul), cela rajoute encore plus de curiosité chez moi ! De plus, 2 semaines avant notre arrivée dans la région, il y a eu une attaque terroriste par un membre de Daech sur une route similaire à celle que nous empruntons. Un Tadjik a renversé des cyclistes en voiture, avant d’achever ceux blessés au couteau. Pour avoir discuté avec quelques Tadjiks parlant anglais, ils étaient très en colère car ça venait freiner un tourisme naissant dans leur pays. Article parmi d’autres sur l’attaque terroriste.

C’est donc dans une ambiance un peu particulière que nous avançons dans cette région.
C’est étrange de savoir qu’il y a peu nous les touristes aventuriers, étions pris pour cible et que cela pourrait se reproduire. C’est également pour cela que je n’ai rien dit à ma famille d’où j’allais, car s’ils vérifiaient le pays sur le net ils seraient tombés sur ces articles de presse et leur inquiétude aurait été immense (ça va paraître stupide pour certains lecteurs je le conçois).

Nous passons donc le reste de la journée à longer cette rivière qui nous sépare de l’Afghanistan.
Des enfants me font coucou de loin, ce sera mon seul et unique contact avec l’Afghanistan lors de ce voyage.
La route est toujours aussi mauvaise, beaucoup de graviers et de cailloux apparaissent au dernier moment, mais je m’y fais et j’arrive à atteindre les 50-55 km/h de moyenne pour me retrouver en tête de notre convoi. Nous avançons, faisons des pauses, prenons le temps de regarder le spectacle autour de nous puis repartons.

Vers 16h, Fanny, Clément et Thomas vont prendre des routes différentes pour camper plus dans les montagnes, Maxime et moi continuons sur le tracé classique. Nous sommes, encore une fois, assez loin de la ville qui pourrait nous accueillir pour la nuit. Nous disons au revoir à nos amis, leur souhaitons prudence et amusements et nous mettons les gaz.

Les paysages sont désormais caillouteux, arides, la végétation reste rare mais la grandeur des montagnes me rend heureux. J’aime me faire écraser par la grandeur de la nature et des massifs montagneux. ça me rappelle que je ne suis qu’un homme, libre.

Nous roulons, nous sommes fatigués, Maxime avec son scooter avance doucement, il ne peut pas faire autrement. J’ai désormais un rythme trop soutenu pour lui, mais ce soir nous restons ensemble, je fais des sessions où je roule à ma vitesse et puis je l’attends et nous reprenons ainsi. Nous voyons bien que nous serons trop court pour atteindre une « ville ».

Je regarde sur mon gis offline où je peux trouver un hôtel sur la route. Je trouve une maison d’hôtes. Nous nous y rendons en une demi-heure. Le miracle surgit donc, mais à ce prix là, c’est normal ! 20$ pour la chambre avec deux lits double, séparés (en soit ce n’est pas cher, pour le pays c’est une sacrée somme quand même). Nous acceptons sans réfléchir trop longtemps. Nous avons même la belle surprise d’avoir de l’eau chaude dans la salle de bain. Ce qui ne sera pas de refus après 2 jours de poussière sans se laver.

Demain sera aussi une grosse journée, mais d’abord il faut manger et ensuite aller dormir. Inutile de vous convaincre quand je vous dis qu’après avoir mangé nous nous sommes écroulés dans nos lits…

Dans le prochain épisode, je commence une aventure en solo sur la route du Pamir et ça promet!

La bise,

Enzo

Laisser un commentaire